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S’il y a bien une chose qui était claire pour moi dès le départ, c’est que je n’allais pas être la maîtresse de mes enfants. Je suis leur maman, c’est déjà bien suffisant.

Je ne voulais pas les obliger à s’asseoir pour apprendre à heures fixes. Ni les noter. Ni les réveiller à heures fixes. Ni les obliger à étudier des sujets qui ne les intéressent pas. Ni les inciter à faire pipi à certains moments de la journée plutôt qu’à d’autres. Ni les obliger à fréquenter régulièrement des enfants qu’elles n’apprécient pas. Bref, je ne voulais pas recréer chez nous les conditions qui justement, font partie des raisons pour lesquelles je sors mes filles de l’école.

Je dis qu’on fait « l’école à la maison » parce que c’est plus simple à comprendre (et aussi pour ne pas faire trop peur aux gens), mais ce que je veux vraiment, c’est de ne plus faire école du tout.

En fait, on ne fait pas l’école à la maison, on fait de l’apprentissage auto-géré. Du « unschooling », comme disent les anglo-saxons. (Si tu ne connais pas, je t’enjoins à aller lire cet article de Add Fun and Mix qui explique parfaitement le concept tel que je le comprends et le pratique.)

« Mais vous faites quoi au quotidien, du coup ? »

De toutes les questions qu’on me pose depuis le début de cette aventure, je pense que c’est celle qui revient le plus souvent. Et le problème c’est que c’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre en deux mots.

« Bin, rien. Enfin, pas rien, on fait plein de trucs, hein, mais rien de scolaire. Enfin si, elles font parfois des exercices dans des cahiers d’école, hein, mais rien d’imposé. Elles font ce qu’elles veulent. Enfin non, pas tout ce qu’elles veulent. J’impose des règles de vie comme avant, hein, mais pas d’apprentissages. Et elles apprennent tout le temps sans que je fasse grand chose. Même si, bon, je fais plein de trucs, hein, je suis très investie. Mais pas trop pour quand même avoir du temps pour moi. Juste ce qu’il faut, quoi. Tu vois ? »

Non, tu ne vois probablement pas.

J’ai donc pioché dans mon journal de bord quelques journées types qui illustrent bien ce qui se passe chez nous depuis 5 semaines, histoire que tu puisses te faire une idée plus précise de ce que je veux dire.

Lundi

Je dois emmener notre voiture au contrôle technique à 8 heures alors les filles restent avec leur papa. Elles se lèvent vers 9h30, réveillent leur papa avec quelques câlins puis Lulu (8 ans) va donner à manger aux poules et au chien comme elle le fait chaque matin.

Elles savent que leur papa a du travail et qu’elles ne doivent pas trop le déranger alors elles passent la matinée à dessiner, en pyjama, sur la table basse du salon.

Lulu invente des fleurs imaginaires, les décrit et les dessine dans son « Carnet des fleurs ». Elle a eu l’idée toute seule de faire ce carnet. J’avais bien évoqué l’idée de faire un herbier il y a quelques semaines, mais l’idée ne l’avait pas emballée du tout. Imaginer ses propres fleurs, en revanche, a l’air de la passionner. Elle a passé deux heures la veille à décorer la couverture du carnet et y consacre maintenant toute sa matinée.

Lolo (4 ans) dessine à côté, dans son propre carnet de dessin, sans thème particulier. Parfois elle demande à sa soeur de lui écrire quelques mots, ou de lui faire un modèle pour écrire un mot, mais elle travaille en autonomie la plus grande partie de la matinée.

Quand je rentre, le coffre plein de courses, il est presque midi. Je lance le réchauffage du déjeuner (un reste de la veille) et on s’assied au coin du feu pour lire à haute voix des livres empruntés à la bibliothèque la semaine précédente.

On déjeune en famille comme chaque midi, puis Lulu débarrasse la table et Lolo part jouer de son côté avec ses poupées. J’en profite pour aller faire une petite pause « lecture au lit avec option sieste », seule dans ma chambre. Quand je redescend, je trouve Lolo en train de prendre 457763 photos du salon avec l’iPad, et Lulu en train de lire des BD dans son lit.

On sort chercher du bois pour remplir le bûcher à côté de la cheminée, puis les filles me suivent lorsque j’entame un petit tour du propriétaire. Je suis concentrée sur (et un peu découragée par) la quantité impressionnante de ronces et genêts qu’il faut zigouiller avant de pouvoir faire quoi que ce soit de ce terrain, mais les filles s’en amusent et jouent aux aventurières dans les champs de broussaille.

Je finis par passer à l’action et à m’attaquer à un buisson de ronces avec mon sécateur. (Depuis je me suis offert une débroussailleuse de compétition, je t’en reparlerai…) Ma grande rentre terminer son livre pendant que ma petite joue avec la chienne. Puis elles se retrouvent à l’intérieur pour jouer à un jeu que j’aurais pu nommer « mets le plus de bazar possible dans le salon en étalant couvertures, coussins et poupées partout ». Une fois épuisée de débroussaillage, je rentre préparer le dîner pour le soir puis je me pose devant mon ordinateur, sur la table de la cuisine.

En fin d’après-midi, je leur propose de regarder un épisode de « C’est pas sorcier ». On range le salon (qui en avait bien besoin !), on remet des bûches dans la cheminée et on s’installe confortablement sur le tapis avec coussins et couvertures. Elles réclament un épisode qui « parle d’animaux » et finissent par se mettre d’accord sur un épisode qui traite des cétacés.

À la fin, Lulu propose qu’on enchaîne avec un épisode des « Octonautes » qui traite aussi de la baleine à bosse, pour faire plaisir à sa soeur (qui trouve parfois « C’est pas sorcier » un peu difficile à comprendre, notamment quand Jamy explique).

Une fois l’écran éteint, je leur propose de raconter tout ça dans leur cahier de vie. On a gardé celui que Lolo tenait dans sa classe de maternelle et créé un nouveau pour Lulu. Celle-ci écrit toute seule dans son cahier. Sa petite soeur, elle, me dicte les 3 phrases qu’elle souhaite écrire dans le sien. J’imprime ensuite quelques coloriages qu’elles choisissent sur mon ordinateur, puis je vaque à mes occupations pendant qu’elles colorient et collent des baleines dans leurs cahiers jusqu’au dîner. Après dîner, elles se couchent tôt car le lendemain, c’est Jardin d’enfants.

Mardi

Alors que d’habitude, je fais le moins de bruit possible le matin pour ne pas les réveiller, aujourd’hui je commence à faire exprès du bruit à partir de 8 heures. Les filles se réveillent doucement et plongent dans le lit avec leur papa pour quelques câlins. On prend un petit déjeuner tous ensemble dans le soleil du matin, puis on se prépare à partir au Jardin d’enfants.

Celui-ci n’est pas un jardin d’enfants à proprement parler, mais un regroupement informel de parents d’enfants non scolarisés qui habitent dans le coin et s’accueillent les uns chez les autres à tour de rôle. Les enfants jouent ensemble pendant que les parents boivent du thé et discutent.

Aujourd’hui, ça se passe à 30 minutes de route. Dans la voiture, on écoute un chapitre de Heidi, le roman de Johanna Spyri, que j’ai trouvé en livre audio sur l’appli bien nommée Livres audio.

Arrivées sur place, les filles jouent dehors au « chantier » dans un énorme bac à sable avec les autres enfants.

En fin de matinée, notre hôtesse propose aux filles de l’accompagner pour aller donner à manger à ses ânes. Lulu et Lolo l’aident à donner de la paille aux animaux et à les brosser, puis montent chacune leur tour sur le plus docile des deux ânes.

Nous mangeons tous ensemble en mode auberge espagnole. Après le repas, tout le monde s’en va, y compris notre hôtesse, dont il est convenu que je garderai son fils chez elle une partie de l’après-midi.

Il fait un temps magnifique et plus de 15 degrés. Un vrai contraste avec les -4 de ce matin ! Les enfants jouent dehors au Papa et à la Maman, en t-shirt, pendant que je me régale du soleil en glandouillant sur Facebook, puis en profitant de la vue lumineuse sur les montagnes.

Le soleil se fait de plus en plus bas, on sent le froid revenir alors nous rentrons pour goûter. Pendant que les enfants mangent, j’explore la bibliothèque de mon amie et découvre le livre de Yann Arthus-Bertrand « La Terre vue du ciel« . Je commence à le feuilleter en commentant les images à haute voix. Bientôt, je vois à peine les images car elles me sont cachées par les 3 petites têtes qui se sont intercalées entre moi et elles. On lit les légendes et on s’amuse à localiser les endroits sur la carte du monde.

Une fois mon amie rentrée, nous repartons vers la maison avec le livre de Yann Arthus-Bertrand sous le bras (« prends-le, je te le prête, ça faisait longtemps qu’il n’avait pas été ouvert, ce livre ! »), toujours en écoutant la suite Heidi. À la maison, Lulu me réclame de continuer à regarder les photos du livre et on y trouve notamment la photo d’une colone d’otaries sur une plage d’Afrique du Sud.

Pour les faire rire, je montre aux enfants une vidéo d’une otarie qui aboie et YouTube nous propose justement un épisode de « C’est pas sorcier » sur les otaries et phoques. On en profite pour se faire un « Dîner pas sorcier » : plateau télé devant Jamy et consorts. Après dîner, gros fou rire lorsqu’on s’exerce chacun notre tour à se déplacer comme un éléphant de mer sur le tapis du salon (je te le conseille : c’est parfait pour les abdos !).

(En passant, à mon avis y a pas grand chose de plus marrant qu’un éléphant de mer qui se déplace sur terre, ça me fait mourir de rire à chaque fois ! Bref.)

Mercredi

Une séance de chant s’improvise au petit déjeuner. Mon mari a sorti la guitare et nous chantons avec lui quelques grands classiques que toute la famille connaît par coeur : la chanson d’Émilie Jolie, Le café d’Oldelaf, J’ai 10 ans de Souchon. (Quoi, tout le monde ne connaît pas par coeur l’intégrale d’Oldelaf ?)

Puis je fais du ménage pendant que les filles font de la pâte à modeler. Lolo façonne un escargot et a besoin de savoir si les escargots ont des oreilles. Aucune idée ! On pose la question à Google, qui se fait un plaisir de nous répondre en moins de 4 secondes. (Si ça t’intéresse, sache que la réponse est non. En plus d’être gluantes, ces bestioles sont sourdes comme des pots !) Dans la foulée, Lulu me demande de voir des photos d’escargots, puis de bébés escargots. On finit par regarder une petite vidéo montrant la naissance de bébés escargots (10 fois plus petits, 10 fois plus gluants), puis elles retournent à leur modelage et moi à mon ménage.

En fin de matinée, mon mari demande à Lulu d’aller chercher le courrier au bout du chemin, mais elle revient en disant qu’elle n’arrive pas à tourner la clef dans la boîte aux lettres (c’est un modèle rouillé… euh… vintage). Il lui montre alors comment utiliser un morceau de métal glissé dans le trou de la clé pour faire levier puis lui explique le principe du couple. Elle fait tout de suite le rapprochement avec les balançoires va-et-vient (tu sais, celles qu’on appellait « balançoire tape-cul » ou « balançoire écrase-coucougnette » quand on était petit !) et le fait qu’on peut se faire soulever par un enfant moins lourd si on s’assoit plus près du milieu de la balançoire. Moi qui n’avait jamais fait de physique de ma vie, j’apprends d’ailleurs le nom de ce principe en même temps qu’elle. Mieux vaut tard que jamais, comme dirait l’autre.

Après déjeuner, Lulu fait une partie de Blokus dehors avec son grand frère pendant que Lolo chahute avec son papa.

Quelques minutes plus tard, une copine de Lulu (9 ans) vient jouer. Les filles passent l’après-midi dans le jardin à filmer avec notre iPad leur interprétation de l’histoire du Chaperon Rouge. Un vrai tournage avec force déguisements, voix graves de loup et promenades dans les bois avec un panier rempli de victuailles. Je ne les recroise qu’à la nuit tombée, lorsqu’elles se résignent à rentrer pour terminer le tournage à l’intérieur, puisque décidément, « on ne voit plus rien dehors ».

Avant le départ de la copine, les filles montent une boum dans le salon, complète avec musique à fond (la BOF de Vaiana suivie de celle la Reine des Neige, que du bon gros son qui décoiffe !), lumières tamisées et filles en folie.

Jeudi

Mon fils cadet doit se faire poser des bagues d’orthodontie à Valence alors je décide d’en profiter pour aller visiter le musée de la chaussure de Romans-sur-Isère. (Le musée INTERNATIONAL de la chaussure, qui plus est ! Attention, c’est pas n’importe quel musée !).

On est jeudi matin, l’endroit est désert. Je leur fais la visite en montrant aux enfants les chaussures que je trouve étonnantes et remarquables. Ça devient vite un jeu de repérer les souliers les plus bizarres et les plus originaux (il faut dire qu’il y a de quoi faire !). Les filles sont interpellées (et un peu choquées) par la partie de l’exposition qui explique la pratique du bandage des pieds des fillettes chinoises (c’est ça qu’elles raconteront en premier à leur papa le soir), et s’éclatent à essayer les chaussures à talon mise à disposition justement pour ça.

On déjeune d’un sandwich, puis on emmène leur grand frère à son rendez-vous dans le centre de Valence. Pendant la pose des bagues, on se promène sur le champ de Mars (oui oui, il y en a un aussi à Valence). Les filles courent partout et jouent à écraser les fontaines avec leurs bottes de pluie. (Encore de la physique…)

On récupère le grand et on passe faire quelques courses à Satoriz. En partant, elles insistent pour visiter le magasin King Jouet qui est juste à côté. Après réflexion et moult insistance de leur part, je cède, mais je mets les choses au clair avec elles avant d’entrer : je n’achète rien, on y va juste pour avoir des idées de cadeaux pour Noël. Nous décortiquons chaque rayon, les filles s’extasiant sur chaque boîte, moi notant plein d’idées (parfois en clarifiant un peu avant : « Rhooo je veux ça !! » dit ma petite en montrant du doigt un horrible poupon géant et moche en plastique tellement cheap qu’on dirait qu’il va casser avant même de sortir du magasin. « Ah bon, c’est quoi qui te plaît ? » « Le biberon !! On l’a perdu, le nôtre ! » Ok.)

J’en profite pour faire au passage un peu de délavage de cerveau d’éducation au marketing rapport aux rayons genrés rose pour les filles / guerriers pour les garçons, à la différence entre l’image sur la boîte et le contenu réel, à la durée de vie des jouets imaginée vs réelle, etc. Mais j’essaie de rester discrète (un effort certain de ma part, je dois t’avouer, car j’abhorre ce genre de magasin dégueulant de jouets en plastique qui brident l’imagination, renforcent les stéréotype de genre et sont conçus pour être périmés quasi immédiatement, le tout fabriqué par des enfants à l’autre bout du monde… bref) et je fais de mon mieux pour leur laisser la joie de découvrir des milliers de nouvelles idées de jeu. C’est pour ça qu’on est là, après tout.

Nous prenons ensuite la route pour notre montagne en chantant à tue-tête la BOF de Vaiana, la tête pleine et les jambes fourbues.

Arrivée à la maison, je lis des histoires à haute voix pendant que les enfants mangent, puis une fois qu’il les a couchés, mon mari et moi dînons en amoureux.

Vendredi

Je suis épuisée par la journée d’hier, alors je me recouche après avoir emmené mon grand à son bus. Mon mari se lève pour travailler avant même que les filles soient réveillées. On dirait qu’elles sont épuisées aussi !

Vers 11 heures, j’émerge enfin. Je descends et je découvre mon salon transformé en parcours de motricité. Les chaises de la cuisine sont désormais des îles auxquelles les filles ont donné des noms. Elles sautent d’une chaise à l’autre en criant « Île du plastique ! », « Île de la tendresse ! ». (Oui oui…)

Le cerveau encore embrumé de ma grasse matinée, je fais quelques bisous rapides puis me dirige vers la cuisine pour me préparer un thé. Un peu plus tard, alors que j’épluche des légumes pour le repas du midi, Lulu arrive avec son fichier « Cap Maths ». Elle a une question sur la consigne d’un exercice de maths. Elle s’installe à table à côté de moi « au cas où elle aurait d’autres questions ».

Quelques (micro-)secondes plus tard, Lolo nous rejoint. Elle a aussi envie de faire des maths (comme de par hasard…). Je lui sors un fichier de maths de CP qu’une amie enseignante m’a gentiment donné et je lui lis les consignes.

Pendant qu’on travaille, on écoute une playlist de guitare acoustique sur Spotify. Tout à coup, Lulu reconnait un morceau joué par son grand frère pour son examen de piano l’année dernière. (Ah bon ? Ah oui !)

Après une bonne heure de maths, Lulu part lire dans son lit. Lolo a envie de continuer les exercices mais elle a fait une bonne demie-douzaine de notions et je sens qu’elle commence à saturer, que ça devient plus difficile pour elle de comprendre. Et puis j’avoue, j’en ai un peu marre de lire et d’expliquer des consignes de maths.

Heureusement, c’est l’heure de déjeuner. (Ouf !) Après manger, Lulu repart lire dans son coin mais Lolo me réclame une activité donc je lui propose de faire un peu d’écriture. On écrit son prénom et celui de sa soeur ensemble sur le frigo, avec des lettres aimantées, puis je lui installe TextEdit sur mon ordinateur pour qu’elle puisse écrire des lettres. Elle s’amuse à ça pendant un long moment, puis propose à sa soeur de jouer à Piratatak. Je m’éclipse pour travailler dans le jardin pendant qu’elles installent leur jeu.

Un peu plus tard, Lulu me fait remarquer que les patates qu’on a planté dans le grand bac devant la maison lorsqu’on a emménagé en septembre sont prêtes à déterrer.

L’après-midi se termine vite : le soleil se couche de plus en plus tôt ! Quand je rentre, elles sont en train de faire des dessins et des découpages. Le sol est jonché de petits morceaux de papier d’environ 3 millimètres carrés.

On passe un (long) moment à ranger le salon, puis on prépare la pièce et le repas pour notre soirée ciné familiale hebdomadaire. Ce soir, ce sera un combo potée-Shrek ! De quoi terminer la semaine en beauté.