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Hier, nos deux filles n’ont pas fait leur rentrée comme la plupart des autres enfants. Nous faisons désormais l’école à la maison. Voici une petite liste non exhaustive des raisons qui nous ont poussé à faire ce choix.

(Tout au long de cet article, je parle au « je » parce qu’écrire au « nous » est un peu lourdingue, mais mon mari est sur la même longueur d’onde que moi sur toutes ces raisons.)

J’ai envie que mes enfants puissent apprendre en jouant.

Jouer est une des activités les moins valorisées et les plus sous-estimées dans notre société (combien de fois j’ai entendu « Arrête de jouer et travaille un peu, bon sang !! ») alors que c’est pourtant la manière d’apprendre la plus efficace et la plus agréable qui soit !

« Imaginez que vous soyez omnipotents et que deviez faire en sorte que les petits humains et les autres jeunes mammifères acquièrent les compétences nécessaires pour vivre leurs vies futures. Il est difficile d’imaginer une solution plus efficace que celle d’installer un mécanisme dans leur cerveau qui leur donne envie de s’entrainer à ces compétences, et qui récompense cet entrainement avec de la joie. (…) Peut-être que le jeu serait plus respecté si on l’appelait quelque chose comme ‘entrainement auto-motivé aux compétences de la vie’, » dit Peter Gray, dans Libre pour apprendre.

De même que les lionceaux et les chatons s’entraînent à chasser en jouant à chasser, les enfants s’entrainent à devenir des humains bien adaptés à leur culture en jouant aux compétences nécessaires pour cette adaptation. Et ce n’est pas juste une théorie, de nombreuses études démontrent l’importance du jeu. (Je te conseille d’ailleurs la lecture du livre de Peter Gray que je cite plus haut. Il est bourré de références et absolument passionnant.)

Le jeu libre, c’est à dire du jeu non dirigé par des adultes, devrait à mon sens être l’activité principale des enfants. Et je trouve difficile de concilier cela avec des journées remplies d’activités scolaires. Il reste bien peu de temps pour jouer quand on a casé le temps d’école, le temps de trajet et le temps de devoirs, sans compter le temps de « dépêche toi de prendre ton bain » et « va vite te coucher parce que tu te lèves tôt demain ».

J’ai envie que mes enfants continuent à aimer apprendre, toute leur vie durant.

Dans son livre, Peter Gray cite une étude dans laquelle on demande à des enfants de maternelle qui aiment dessiner de faire un dessin. Les expérimentateurs promettent à une partie des enfants une récompense pour avoir dessiné, mais rien à l’autre. Résultat : les enfants à qui on avait promis une récompense non seulement produisent des dessins moins aboutis et moins créatifs que les enfants de l’autre groupe, mais en plus, lorsque par la suite ils ont le choix de leur activité, ils évitent le dessin !

De nombreuses études confirment ce processus. Obtenir des récompenses, des bonnes notes, ou même, je soupçonne, l’approbation d’un adulte référent en échange d’un apprentissage transforme automatiquement celui-ci en « travail » et le rend moins attirant et moins intéressant. C’est tellement dommage !

Plus je lis sur la question, et moins j’ai envie que mes enfants soient soumis à des notes, évaluations, classements, punitions et récompenses qui viennent de l’extérieur. Je suis convaincue qu’un enfant a par défaut envie d’apprendre de nouvelles choses, et à mon avis, la joie qu’il ressent lorsqu’il acquiert une nouvelle compétence suffit amplement comme « récompense ». Il n’y a qu’à observer le bonheur qui rayonne d’un bébé qui vient d’apprendre à tenir debout tout seul. Aucun besoin de lui donner un 10/10, un « tb » ou de noter un point vert à côté de la compétence « tenir debout » pour le motiver à recommencer ou à s’entrainer à la compétence suivante : marcher !

J’ai envie que mes enfants soient sereins.

Mes filles sont « faciles ». Comme ses frères avant elles, elles sont de « bons éléments » en classe. Elles comprennent vite, globalement, et se comportent la plupart du temps avec respect et obéissance. Elles ne sont donc pas concernées par les punitions qui frappent certains des autres élèves plus tête en l’air ou moins dociles.

A moins que…

En fait, j’ai pu observer que voir un enfant se faire punir entraine énormément d’angoisse pour les autres enfants, mêmes si ceux-ci ne sont pas concernés par ladite punition. Celle-ci devient une menace, et se comporter « comme il faut » devient un impératif angoissant.

C’est comme ça que je me suis retrouvée plein de fois à sécher des larmes à 21h parce qu’un de mes enfants vient de se souvenir qu’il a oublié tel ou tel cahier et qu’il a peur de se faire punir. Ou à expliquer à une autre que ce n’est pas grave si jamais elle oublie les mots de la dictée d’ici demain mais que ok, si elle veut je peux la réveiller plus tôt pour qu’elle les révise une ènième fois avant de partir à l’école… en CE1 !!! Toutes les études (tout comme le bon sens, non ?) montrent que le stress va à l’encontre de la créativité, de la mémoire et des apprentissages. Comment cette anxiété pourrait-elle être une bonne chose ?

Accessoirement, il y a longtemps qu’on ne pratique plus la punition (ni la fessée) à la maison. Je ne souhaite plus soumettre mes enfants à ce genre de pratique à l’école.

J’ai envie qu’elles puissent apprendre aussi avec leur corps.

La première leçon qu’on apprend à l’école ? Reste assise et ne bouge pas.

Certes, il y a bien quelques minutes de récré ici ou là et une heure ou deux dans la semaine pour le sport, mais la majorité du temps que mes filles passent à l’école est passée assise, et toujours dans la même position.

Pourtant quand j’observe mes filles le mercredi, elles ne sont jamais assises bien longtemps. Et quand elles sont assises, c’est en tailleur, puis à genoux, puis jambes tendues, puis par terre, puis sur la table, puis dehors dans l’herbe… Leurs positions de repos sont hyper variées, et entrecoupées de moments où elles courent, grimpent aux arbres ou s’allongent à terre.

Leur corps est libre et elles sont libres de l’utiliser pleinement.

Pourquoi c’est important ? Parce qu’un enfant apprend aussi par le corps. Dans notre société, le savoir intellectuel, purement « cérébral » est valorisé par dessus tout, ce qui fait que lorsqu’on imagine un enfant « apprendre », on le visualise assis avec un livre, un cahier et un crayon dans les mains. On a plus de mal à imaginer qu’un enfant fait de la physique lorsqu’il grimpe aux arbres, de la SVT lorsqu’il se balade en forêt ou encore de la géométrie lorsqu’il construit une niche pour son chien. Et pourtant…

J’ai envie de privilégier notre relation.

J’ai envie de passer plus de temps avec mes filles. Et pas seulement plus de temps, mais plus de temps de qualité. J’en ai assez de leur créer une vie faite de « dépèche-toi » et de « on va être en retard ».  J’en ai marre de devoir me faire le bras armé d’une méthode éducative en laquelle je ne crois pas. J’en ai assez de les forcer à aller à l’école alors qu’elles n’aiment pas ça, de leur rappeler de faire leurs devoirs alors qu’on pense (qu’on sait !) toutes que c’est inutile, de signer des bulletins de notes que je trouve néfastes à leur bon développement.

J’ai envie de partager leurs joies, leurs frustrations, leur découvertes. J’ai envie d’apprendre et de m’émerveiller avec elles.

J’ai envie d’apprendre d’elles, aussi. Elles ont tant de choses à m’apprendre, ou plutôt, de choses à me ré-apprendre, des choses que j’ai oubliées depuis longtemps, comme profiter de l’instant, plonger pleinement dans une activité, laisser aller sa créativité sans limites…

Et j’ai envie d’avoir le temps de faire tout ça tout en les laissant libre de passer le plus clair de leur temps à jouer.

J’en ai envie, tout simplement.

Cela fait 10 ans que j’ai envie de déscolariser mes enfants. Dix ans que je réfléchis sur l’école, que je lis des livres sur le sujet. Dix ans que j’observe mes enfants rentrer à l’école avec joie et enthousiasme en septembre de leur première année de maternelle… et immanquablement, trainer les pieds pour y retourner dès le mois d’octobre. Dix ans qu’on tergiverse sur la question avec mon mari.

Côté éducatif, je me sens confiante. Je sais que c’est le bon choix pour mes enfants et ma famille. Mais c’est un choix hors norme, qui se heurte à l’une des plus grosses institutions de notre société, et qui va à l’encontre de nombreuses de nos croyances (y compris les miennes, on en reparlera). Pour moi en particulier, qui aime plaire à tout le monde, assumer ce choix s’annonce plutôt difficile. Une partie de moi a envie de continuer dans ce qui est facile et confortable. Après tout, mes enfants se portent plutôt bien jusqu’ici, ils ont de bonnes notes, ne peut-on pas juste en rester là ?

Mais, peut-être est-ce parce que mon aîné a eu 18 ans et qu’il est parti faire ces études cet été (ce genre de changement a tendance à bien remettre les points sur i), cette année je ressens l’urgence qu’il y a ne plus attendre. La vie, c’est maintenant. Ce n’est pas dans 10 ans quand elles quitteront aussi la maison que je pourrais faire ce choix avec mes filles.

Il y aura bien assez de temps pour choisir un chemin facile et confortable plus tard.