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« Et toi, tu fais quoi, dans la vie ? »

Pendant les fêtes, je me suis plusieurs fois trouvée face à cette question, sans savoir trop quoi y répondre.

En Anglais, ç’aurait été simple : « I’m starting a homestead. »

Court. Compréhensible. Parfait.

(D’aucuns diront même que c’est basique, mais je ne céderais pas à la tentation, même après avoir écouté le dernier album d’Orelsan 489574 fois en 15 jours.)

En Français, c’est moins facile. En effet, le mot « homestead » n’existe pas dans notre langue. Certes, je pourrais franglisher et dire que je suis « homesteadeuse ». Après tout, ça fait bien 6 ans que je dis que je suis « blogueuse », c’est-tu pas pire. Mais vu que personne ne comprend ce que ça veut dire, ça ne m’aiderait pas vraiment.

Il me manquait le parfait petit résumé de notre projet. La formule percutante et facile à comprendre qu’on peut servir à sa voisine de table lors des réunions de famille.

Alors pendant les 9 heures qu’il nous a fallu pour relier la région parisienne à l’Ardèche le lendemain du jour de l’An, le siège arrière rempli de mômes drogués aux Kinder et le coffre débordant de jouets en bois éducatifs, mon mari et moi avons planché sur la question.

Voici quelques-unes de nos idées :

« Je suis en reconversion professionnelle pour devenir agricultrice. »

Sauf que… non. Cette formule donne l’impression que j’ai été subventionnée par le Fongecif pour intégrer le lycée agricole du coin où j’apprendrai à manager de gros troupeaux, manier des tracteurs énormes et gérer les dettes écrasantes qui vont avec. Au contraire, l’idée c’est d’apprendre sur le tas (ou presque), de ne pas s’endetter (ou presque), et de travailler à petite échelle. (Ou presque. Il nous faudra quand même une grande échelle pour réparer le toit qui fuit un peu depuis qu’il s’est enfin mis à pleuvoir. Mais c’est un sujet pour un autre jour.)

« Je suis paysanne 2.0. »

Oui enfin, non. En plus de dénigrer subtilement (ou pas si subtilement, d’ailleurs) les paysans d’antan, cette formule sous-entend que je travaille comme une bête dans les champs du matin au soir chaque jour que Dieu fait. Et j’ai envie de travailler dur, certes, mais pas de me tuer au travail, et certainement pas de recommencer exactement les mêmes processus chaque année. Mon objectif est au contraire de mettre en place des cultures pérennes les premières années puis par la suite, de profiter du processus de récolte pour en faire la maintenance. (J’aurais l’occasion de t’en reparler plus tard, mais si ça t’intéresse, ce livre m’a beaucoup inspirée.)

« Je suis fermière. »

Outre que ça m’évoque de suite des visions de jarres de lait délicatement déversées dans des pots comme dans la pub La Laitière, cette formulation implique que je compte vendre une bonne partie de ma production. Or, l’objectif est de produire suffisamment pour nous nourrir, de partager le reste avec mes voisins, mais pas de tenir un stand sur les marchés 3 fois par semaine et encore moins de vendre à une coopérative agricole.

« J’expérimente avec un nouveau mode de vie basé sur la création. Je veux construire et pas simplement acheter, produire et pas simplement consommer. »

Bon, là, clairement, c’est trop long. Et puis ça ne dit rien de ce que je fais concrètement. (Tu le vois, toi, mon futur troupeau de 10 brebis, dans cette formule ?) Sans compter que ça me donne l’impression à la fois d’insulter la personne en face de moi (qui fait très certainement partie de la société de consommation, comme nous tous) et d’être hypocrite (vu que dans ce genre d’occasion, il y a toutes les chances que je porte une tenue fabriquée intégralement au Vietnam, éventuellement commandée sur internet via mon MacBook).

« J’ai un projet d’autonomie alimentaire. »

Là, le risque est que mon interlocuteur m’imagine en train de danser à la pleine lune devant ma yourte, avec le reste de ma communauté hippie et mes dreads mal lavés. Ou éventuellement, si mon interlocuteur a pris une assez grosse dose de films américains, il peut me visualiser seule au milieu de la forêt, terrée dans un bunker anti-atomique rempli à ras bord de repas déshydratés et d’armes semi-automatiques, prompte à dégainer mon couteau de chasse pour égorger un cerf qui passe. Même si autonomie et autarcie n’ont rien à voir, les gens ont tendance à les confondre facilement.

« Je suis mère au foyer. »

Certes, mais pas que. Même si quand je lis la Petite Maison dans la Prairie, je peux facilement m’identifier à Caroline Ingalls, le terme est un peu réducteur dans la langue française moderne : il implique que je ne fais quasiment que m’occuper de mes enfants. Or, tu l’auras compris, même si mes enfants sont avec moi la plupart du temps, je fais plein d’autres choses. Comme Caroline Ingalls. (Enfin presque. J’ai encore un peu de chemin à faire.)

(En passant, si tu ne connais pas, je te recommande cette série de livres. Rien à voir avec la série télé, c’est passionnant !)

Bon, je dois te l’avouer : 9 heures de route n’auront pas suffit : nous n’avons pas trouvé notre formule choc. Peut-être en aurais-tu une à me souffler, toi ?