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Comme je te disais la dernière fois, j’ai pour projet de créer sur notre terrain un potager un peu différent. Qu’on l’appelle jardin-forêt, forêt comestible ou jardin-forêt comestible, le principe est toujours le même. En voici les grandes lignes.

Tout d’abord, il faut savoir que chaque bio-région a un état naturel vers lequel elle tend. Dans nos contrées, comme sur la plupart du territoire européen, c’est la forêt. Ici, la nature a pour mission de créer des forêts partout. Dès qu’une parcelle de terre est dénudée, que ça soit suite à un feu de forêt, un glissement de terrain ou le passage d’un bulldozer payé par des gens qui cherchaient de l’eau (je ne vise personne, bien entendu), Dame Nature opère stratégiquement pour y réimplanter une forêt. On appelle ça la succession écologique.

Les étapes de la succession écologique

Etape 1

D’abord, les adventices (ce qu’on appelle communément « mauvaises herbes ») arrivent et s’implantent rapidement. Ce sont des herbes et fleurs annuelles dont les graines se propagent très vite avec le vent ou sur le dos d’autres animaux, comme les pissenlits, dont les graines s’envolent au vent, ou le gaillet gratreron, dont les graines poilues s’accrochent à la fourrure des animaux (ou au bas de nos pantalons) à la manière des scratchs de nos baskets d’enfance.

Ces petites plantes herbacées ont généralement besoin de très peu de terre, quelques millimètres de poussière humide leur suffisent (c’est pour ça qu’on les croise aussi dans les interstices des pavés en ville), et elles affectionnent le plein soleil. Ces herbes servent à fixer la couche arable (s’il en reste), et à créer de la terre petit à petit, puisqu’elles meurent chaque année et se décomposent en créant de l’humus.

À la fin de l’étape 1, il ne reste plus de sol nu. Tout a été recolonisé.

Etape 2

Ensuite, les buissons entrent en scène, en commençant par des espèces qui ont besoin de peu de terre fertile pour pousser, voir qui prolifèrent dans les sols pauvres. Ce sont par exemple les ronces, qui envahissent petit à petit le terrain grâce à leurs stolons, ou les genêts. Ces plantes ont différentes fonctions. La ronce produit des fruits qui attirent des petits mammifères et des oiseaux sur le secteur. Elle forme également petit à petit des buissons d’épines très denses, au centre desquels il n’y a quasiment plus de feuilles et où des petites pousses d’arbres peuvent se développer sans crainte de se faire écraser par un gros mammifère qui passerait pas là (un cerf, un sanglier, un humain…). Le genêt, lui, est une légumineuse qui comme toutes les légumineuses, a comme propriété de prendre l’azote contenu dans l’air et de l’injecter dans le sol. Il enrichit donc petit à petit la terre et permet aux pousses d’arbres de croître et se développer.

À la fin de l’étape 2, il ne reste presque plus de plantes herbacées, celles-ci n’ayant plus accès à suffisamment de soleil pour survivre.

Etape 3

Les petits arbres poussent et poussent et poussent, jusqu’à recouvrir totalement la parcelle et créer une canopée fermée de branches et de feuilles qui laisse passer peu de lumière en été, mais qui crée aussi un micro-climat protégé des vents et des variations de température. (C’est pour ça qu’en forêt, il fait frais en été !) Sous les arbres se développent soit des plantes qui tolèrent l’ombre (comme les fougères), soit des plantes qui profitent de l’absence de feuilles sur les arbres en début de printemps pour fleurir avant que la canopée ne se referme (comme l’ail des ours).

A la fin de l’étape 3, la forêt forme un système fermé et soutenable sur le long terme. Les genêts et ronces ont disparus (sauf éventuellement à la lisière de la forêt, ou dans une clairière créée en son milieu par un arbre âgé qui meure et tombe). En laissant tomber au sol chaque année leurs feuilles qui se décomposent en humus et en abritant des animaux qui viennent déposer du fumier (c’est à dire, oui, de la crotte) à proximité, les arbres renouvellent d’eux-même la fertilité du sol.

(Sur notre terrain, suite à un énorme feu de forêt il y a 15 ans, nous sommes au tout début de l’étape 3. Il y a pléthore de genêts et de très gros ronciers, ainsi que de nombreux jeunes arbres qui forment une canopée presque fermée et pas très haute.)

Pourquoi créer un jardin-forêt ?

Pourquoi je t’explique tout ça ? Pour te montrer pourquoi il faut investir tellement d’énergie lorsqu’on souhaite garder la terre à nu autour de nos cultures potagères désherbées, ou même simplement un espace potager ouvert. La nature veut reprendre ses droits, elle veut revenir à la forêt. L’en empêcher suppose beaucoup de travail de notre part : du désherbage, du débroussaillage, de la protection pour les plantes domestiquées faibles et/ou pas forcément adaptées à notre climat, etc.

Par ailleurs, il faut forcément apporter de la fertilité venue d’ailleurs (sous forme d’engrais, qu’ils soient bio ou pas), le potager traditionnel ne formant pas un système fermé soutenable.

Créer un jardin-forêt, c’est au contraire profiter de la tendance naturelle de notre terrain pour créer de la comestibilité et de la fertilité sans y investir autant d’énergie. On plante, les uns au dessus des autres :

  • un étage de grands arbres fruitiers ou à noix (châtaigniers, pommiers, pruniers, noyers…),
  • un étage de buissons fruitiers ou à noix (ronces, framboisiers, cassissiers, noisetiers…),
  • un étage de plantes pérennes comestibles (rhubarbe, fraises, moutarde, poireau perpétuel, tompinabours, ail des ours…).
  • et à travers tout ça, un étage de lianes fruitières (kiwi, vigne…).

Une fois qu’il est bien implanté, le jardin-forêt ne demande ni désherbage ni débroussaillage car il y a ni sol à nu ni place pour l’implantation de plantes indésirables (et par « indésirable », j’entends « plantes qui nous plaisent moins que d’autres », car il est évident qu’aucune plante n’est mauvaise en soi). L’entretien consiste alors « uniquement » à récolter les fruits et à tailler légèrement (une ou deux fois par an) certains arbres et arbustes qui deviennent trop envahissants et prennent le pas sur les autres.

Cela ne veut pas dire qu’on ne réserve pas certains coins plus ensoleillés pour créer des planches de culture où l’on peut installer des culture potagères plus traditionnelles (tomates, choux, salades), mais cet espace potager, même s’il demandera forcément plus d’entretien que le reste du jardin, sera entouré de forêt et profitera ainsi de sa fertilité et de sa protection.

À quoi ça peut ressembler ? Voici une petite vidéo explicative  pour te donner une idée plus claire.

 

Notre jardin à nous ne ressemblera pas exactement à ça, pour plusieurs raisons.

  • Déjà, parce que c’est 50 fois plus grand, et que je peux donc me permettre de laisser ou de planter des arbres non-fruitiers dans cette forêt, comme des frênes, des hêtres, des chênes (même si, en fait, les glands se mangent !), des pins sylvestres, etc.
  • Ensuite, parce que notre terrain est très en pente. Pour gérer et récolter au mieux l’eau de pluie, je vais implanter les arbres sur les courbes de niveau, perpendiculairement à la pente, et donc ma forêt sera un peu plus tirée au cordeau que ça (au moins au début). Je dois également prendre en compte la pente parce qu’ici le sud et surtout l’ouest sont de l’autre côté de la montagne, qui fait donc de l’ombre de ce côté là, contrairement à ce qu’on voit dans la vidéo.
  • Et enfin parce que pour ne pas boucher la vue depuis la maison (c’est tellement bon de pouvoir voir le soleil se lever sur les Alpes !!), la première parcelle que je vais traiter cette année sera plantée de fruitiers pas très hauts (framboisiers, cassis, noisetiers, pommiers nains, etc.) et de vivaces (sans l’étage supérieur de grands fruitiers, donc).

(Sur cette photo, tu peux voir un des rares arbres adultes qui a survécu à l’incendie, à droite sur l’horizon. Si on laisse tous les jeunes arbres que tu vois au premier plan pousser jusqu’à leur taille adulte, on ne verra plus les Alpes d’ici quelques années.)

Promis, je t’en reparle une prochaine fois, avec beaucoup plus de détail. (Je suis en train de te préparer une vidéo pour t’expliquer ce que je compte faire ici.) En attendant, je débroussaille petit à petit la parcelle de terrain qui sera mise en culture cette année.

La voici avant :

(Un gros bazar de genêts, ronces et jeunes érables.)

Pendant :

(Mon nouveau joujou préféré, avec ma scie à main, mon sécateur et mes gants anti-épines !!)

Et maintenant :

Et ce n’est pas fini car je vais faire tomber la plus grande partie des arbres que tu vois à droite dans cette photo, et couper à 1m50 max ceux que tu vois à gauche.

Certes, c’est beaucoup de boulot, mais je sais qu’une fois implanté, la charge de travail sera nettement plus raisonnable, donc j’y vais petit à petit, sans me presser, quelques heures toutes les après-midis… sauf bien sûr quand le potager est recouvert de neige comme aujourd’hui !