Sélectionner une page

Plus notre rentrée sans école approchait, et plus mes insomnies étaient fréquentes. Si bien qu’au bout d’un moment, j’ai quand même fini par faire le lien entre les deux.

C’est souvent comme ça. Comme je suis quelqu’un de très optimiste, j’ai tendance à me focaliser sur le positif. Et la plupart du temps, c’est chouette. Après tout, la vie est tellement plus jolie quand on remarque en permanence le beau, le bien et le bonheur.

Le problème, c’est que mon cerveau sait d’expérience que remarquer uniquement le côté positif des choses n’est pas QUE une bonne idée. Il a donc créé une cellule de crise sous-marine dont la mission est de « trouver et prévenir tous les problèmes potentiels réels ou imaginés ». Cellule de crise qui opère uniquement entre 3 et 5 heures du matin. (Bin oui. Sinon c’est pas drôle.)

Parfois ça passe tout seul, avec juste un petit cauchemar. Parfois ça implique 2 semaines d’insomnies.

Même si je sais parfaitement pourquoi je veux faire l’école à la maison, que j’en vois tous les bénéfices potentiels et que je suis convaincue que c’est la bonne solution pour nous, il devenait urgent de rassurer la cellule de crise, histoire que je puisse dormir ! J’ai donc repris point par point les inquiétudes soulevées par la cellule : en gros, une liste de tous les échecs potentiels de cette nouvelle aventure.

  • Rater l’éducation de mes enfants, en faire des illettrés incultes et les traumatiser irrémédiablement,
  • Ne plus jamais avoir de temps pour moi, être irritable, leur crier dessus sans cesse et les traumatiser irrémédiablement,
  • En avoir ras la casquette au bout de quelques semaines / mois / années, les remettre à l’école en catastrophe et les traumatiser irrémédiablement,
  • Ne pas réussir l’inspection à la fin de l’année, devoir les remettre à l’école en catastrophe et… wait for it… les traumatiser irrémédiablement.

(Je t’épargne ici les items qui se trouvent systématiquement sur les rapports de ma cellule de crise interne mais qui n’ont aucun lien direct avec l’école à la maison. En vrac : cancer, accident nucléaire, attentat terroriste et autres joyeusetés que mon cerveau ne peut pas s’empêcher d’ajouter à la liste quand il fait un état des lieux des risques potentiels, quelle que soit la probabilité dudit risque. S’il est vrai que la collision de la terre avec un astéroïde m’empêcherait effectivement de faire correctement l’école à la maison à mes filles, c’est tout de même peu probable.

Bref.)

Peur #1 : rater l’éducation de mes enfants et en faire des illettrés incultes

La lecture est pour moi un enjeu important. Lire a été pour moi une source de connaissance tellement énorme que cette compétence me paraît être la clé de voute de tous les apprentissages. Il faut dire que les livres (et les blogs) m’ont appris des choses aussi diverses que cuisiner, programmer, guérir mon enfant intérieur, créer un site internet, dessiner, tricoter, ne pas crier sur mes enfants, gérer un projet, et même démarrer des conversations avec des inconnus (si si).

Ma grande (8 ans) sait déjà lire, et quand je vois à quel vitesse elle dévore les romans et documentaires qui se trouvent à sa portée, je suis rassurée sur le risque d’inculture.

Quand à ma cadette, avec tous les livres, outils, conseils et exemples dont elle sera entourée, il est peu probable qu’elle n’apprennent jamais à lire. D’autant qu’elle me fait part régulièrement de sa frustration à ne pas savoir lire. La motivation et l’envie me semblent les éléments les plus importants ici, et ils sont présents.

Accessoirement, il faudra que je reste consciente que lire n’est pas la seule façon d’apprendre. Il paraît que certains enfants comprennent mieux en manipulant, et que d’autres retiennent mieux en écoutant. Et quand je vois qu’il existe des vidéos (gratuites !) qui t’expliquent en 7 minutes le principe ET l’intérêt du théorème de Thalès, je me dis qu’on vit une époque formidable.

Certes, il faudra que ma petite apprenne à lire à un moment donné, mais il n’y a pas d’urgence. Elle n’a que 4 ans et n’a même pas d’obligation d’instruction avant ses 6 ans. On a donc le temps ! En vrai, je pense que le problème principal va être de ne surtout pas nous mettre la pression à propos de la lecture (ou plutôt que JE ne LUI mette pas la pression).

Enfin, nous avons la chance d’avoir globalement un capital culturel plutôt élevé. (Est-ce politiquement correct, de dire un truc comme ça ? Je me demande…) Nous lisons beaucoup, seuls et avec nos enfants, nous avons une culture générale assez étendue, nous parlons plusieurs langues, nous avons des passions que nous aimons partager avec nos enfants, nous sommes entourés de plein de gens variés et intéressants, nous avons suffisamment d’argent pour acheter des billets de train, de spectacle ou de musée… En vrai, il y a peu de chances que nos enfants finissent totalement incultes.

Peur #2 : ne plus jamais avoir de temps pour moi, être irritable, leur crier dessus sans cesse

Là, je sais que c’est une de mes fragilités principales. Je suis plutôt introvertie et j’ai besoin de beaucoup de temps seule pour recharger mes batteries. Quand je ne m’accorde pas ce temps-là, mon cerveau me force à le prendre, généralement entre 3 et 5 heures du matin. (L’horaire fétiche de mon cerveau, il faut croire.)

Or, chacun sait que prendre du temps pour soi n’est pas chose aisée quand on est en permanence flanquée de deux petites filles de 4 et 8 ans. Ce temps, il va falloir que je le crée. Que je le garde jalousement. Que je le vois comme un cadeau que je fais à mes filles. Que je garde en tête les recommandations qu’on te donne en avion : mettre d’abord son propre masque d’oxygène avant d’aider ses enfants à mettre les leurs.

Dans un premier temps, j’ai prévu de me lever tôt le matin pour aller marcher. Il m’a fallu du temps, mais je sais maintenant que passer une heure à marcher seule avec mon chien le matin est essentiel à mon bien-être. Ça me ressource. C’est mon masque d’oxygène à moi. Et avec des paysages comme ça littéralement devant ma porte, ça devrait pas être une trop grosse corvée. (Mais bon, avec les températures qui avoisinent les -5° au réveil, je ne sais pas comment ça va se passer cet hiver…)

Peur #3 : en avoir ras la casquette au bout de quelques semaines, mois ou années

En plus d’être optimiste, j’ai tendance me être un peu trop passionnée. Et aussi, j’adore apprendre.

(J’avoue, c’est le genre de truc bidon que je pourrais sortir en entretien d’embauche. « Mes 3 plus grandes qualités ? Je suis optimiste, passionnée, et j’apprends très vite ! Ce sont aussi mes plus grands défauts… » Ok c’est nul, mais n’empêche que c’est vrai. Bref.)

J’ai tendance à me lancer à fond dans mes projets, en mode locomotive. J’y consacre 100% de mon énergie mentale et physique, j’apprends d’une traite tout ce qu’il y à apprendre sur le sujet, j’y pense jour et nuit (ou plus exactement, je n’arrive pas à ne pas y penser). Sauf qu’au bout d’un moment, quand j’ai fait le tour du sujet et que j’ai englouti le plus gros de ce qu’il y avait à apprendre, je me lasse.

Le problème, c’est que l’école à la maison, c’est un projet de longue haleine. Il va falloir que je tienne sur la durée. Interdit de se lasser d’ici 4 mois et de les renvoyer à l’école en catastrophe !

Ce qui me rassure, c’est qu’accompagner mes filles dans leurs apprentissages a le potentiel de rester passionnant longtemps. En vérité, c’est l’excuse parfaite pour faire ce que j’aime : passer mes journées à apprendre de nouveaux trucs !

Et puis bon, il y a quand même des « projets » pour lesquels je reste passionnée longtemps ! Mon mari, par exemple. Mes enfants, aussi. (Ouf, hein ?) La cuisine. La parentalité positive. L’écologie. Coldplay ! Ça fait des années que je suis à fond et je ne suis toujours pas lassée (au grand dam de ma famille, qui n’en peut plus d’écouter Coldplay…).

Ceci étant dit, je sais qu’il s’agit là d’une autre de mes fragilités et je vais être vigilante à ne pas trop donner d’un coup, pour ne pas m’épuiser. Mon nouveau mantra : « go with the flow and take it slow ».

(Je te l’aurais bien fait en français, mais « laisse toi porter et va lentement », ça ne rimait pas. Et chacun sait qu’un mantra fonctionne 1000 fois mieux quand il rime.)

Peur #4 : ne pas réussir l’inspection à la fin de l’année et devoir remettre les enfants à l’école en catastrophe

En droite ligne de mon passé d’écolière anxieuse, je te le donne en mille : la peur de l’examen !

Je t’en reparlerai, mais je n’ai pas prévu de suivre de cours par correspondance, ni même aucun curriculum. Je fais le pari (un pari réfléchi et appuyé de lectures et d’études, je précise) que de la même façon qu’elles ont appris à marcher parce qu’elles étaient entourés de marcheurs, mes filles apprendront à lire simplement parce qu’elles sont entourées de livres, de lectures et de lecteurs. Et de la même façon qu’elles ont appris à parler français parce qu’elles grandissaient dans un bain de français, elles apprendront l’histoire, la géo, les sciences, les maths et tout le reste parce qu’elles grandiront dans un bain de culture et de mises en situations diverses.

Il ne s’agit pas de les laisser livrées à elles-mêmes, et encore moins de les coller devant la télé toute la journée, mais d’être à l’écoute de leurs questionnements et de leurs motivations. Je suis convaincue que la même curiosité naturelle qui pousse les petits enfants à se demander pourquoi la lune est blanche et comment sont fabriqués les frigos (questions posées récemment par ma plus jeune) permet également aux mêmes enfants devenus grands de s’intéresser à l’Egypte ancienne, la peinture sur soie, la physique quantique, la littérature anglaise ou encore les tables de multiplication sous toutes leurs formes. Mon rôle et celui de mon mari sera d’être à l’écoute de leurs questions, de leur fournir les outils pour y répondre et de leur proposer de nouvelles idées un peu comme on leur propose déjà de goûter à de nouveaux plats.

Ceci étant, parce que ne pas réussir l’inspection est un risque réel, j’ai prévu de garder le plus de traces possibles des apprentissages de ma grande (la seule soumise à l’obligation d’instruction). Exercices, lectures, production d’écrits, mais aussi photos des créations éphémères et journal de bord de ses pérégrinations, je garderai tout (dans l’ombre, pour tenter de ne pas trop lui transmettre cette peur de l’examen) pour pouvoir « démontrer » que ma fille apprend bel et bien, qu’on « fait » quelque chose. Je lui proposerai également de tenir à jour des cahiers ou carnets pour consigner ses découvertes. Quand je vois à quel point elle adore feuilleter le Cahier de Vie de sa première année de maternelle, je pense que ça lui fera plaisir de tenir un Journal de Bord, un blog, un Cahier du Monde, un Livre des Siècles, un herbier ou que sais-je encore.

Promis, je ne manquerai pas de te raconter comment se passe la suite de cette aventure au quotidien.