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Enfant, à l’école, j’ai toujours eu toutes les réponses.

J’étais du genre qui savait lire avant d’entrer au CP.
J’étais du genre première de la classe sans jamais travailler.
J’étais même du genre, lorsque le prof posait une question, à attendre personne d’autre ne lève la main avant de soulever timidement la mienne, histoire que ça ne soit pas toujours moi qui réponde.

Dans le petit monde artificiel de l’éducation nationale, je comprends vite que ne pas savoir, c’est s’exposer non à la frustration saine de ne pas réussir, mais à une humiliation profonde et publique. Je les vois, les mauvais élèves. Je les regarde avec crainte, avec pitié et avec un certain respect. Comment peuvent-ils survivre à la honte d’une mauvaise note exposée à toute la classe ? Au mépris public d’un prof ? À la consternation de leurs parents devant un mauvais bulletin ? Au déshonneur d’un redoublement ??

Moi, je le sais, je n’y survivrais pas. Et je me construis avec cette certitude : surtout, surtout, ne JAMAIS montrer qu’on ne sait pas.

Heureusement, à l’école, c’est facile. Je n’ai jamais l’occasion de montrer que je ne sais pas tout puisque les questions sont faciles et que j’ai toutes les réponses. Je m’ennuie ferme, certes, mais je suis en sécurité.

À mon arrivée dans le monde professionnel, évidemment, ça se corse. Je déploie beaucoup d’énergie pour comprendre ce qu’on attend de moi le plus rapidement possible. Chaque nouveau poste me plonge dans des abîmes de stress à l’idée que mon nouveau boss se rende compte que je n’ai pas toutes les réponses.

Heureusement, je trouve vite la solution : postuler uniquement pour des jobs que je sais déjà faire. Les questions restent faciles et j’ai encore toutes les réponses. Je m’ennuie toujours ferme, certes, mais je suis en sécurité. C’est l’essentiel.

Puis je deviens entrepreneur. Et ça se corse encore plus.

On parle souvent de prise de risque quand on évoque l’entreprenariat. Pour moi, le risque principal n’était ni la concurrence, ni les pertes financières, ni l’instabilité du marché. Non, le risque, c’était de m’exposer à l’humiliation de ne pas tout savoir.

Heureusement, je trouve vite la solution : apprendre le plus vite possible toutes les connaissances et les techniques qu’il me manque.  Je dévore tous les podcasts, les blogs et les livres que je peux trouver. Je passe mes journées à ingérer des connaissances et mes nuits à imaginer des stratagèmes pour que personne ne remarque mes erreurs d’inexpérience inévitables. Les questions sont bien moins faciles mais je réussis malgré tout à faire semblait d’avoir toutes les réponses. Je ne m’ennuie plus (plus le temps !), mais le stress était tellement intense que je ne vis plus non plus.

Et si mon esprit est à peu près tranquillisé (ou du moins, anesthésié par l’adrénaline et le manque de sommeil), mon corps, lui, ne supporte pas longtemps autant de stress. Burn out, dépression, problèmes de santé… Au bout de quelques années, il faut bien me rendre à l’évidence : un changement s’impose.

Ça tombe bien, nous déménageons en Ardèche. Je me décharge du plus gros de mes responsabilités d’entrepreneur. Je prends le temps de souffler. De me retrouver.

On ne me pose plus de questions alors doucement, l’angoisse de ne pas connaître les réponses s’en va. Je respire. L’énergie réapparait et de nouveaux projets se dessinent.

Puis un jour, je me retrouve face à un vendeur d’engins agricoles qui me pose un tas de questions auxquelles je n’ai pas l’ombre d’une réponse. Pire, je ne comprends même pas toutes ses questions.

Et l’angoisse revient d’un coup, telle une grosse claque qui te laisse sonnée avec une trace blanche en forme de main dessinée sur la joue. Le soir même, je fais une crise de panique. Mon inconscient, toujours protecteur, réagit en transférant illico cet excès d’angoisse sur ma toute nouvelle débroussailleuse. En quelques minutes, je développe une phobie des engins agricoles à moteur. Il me faudra plusieurs semaines, plusieurs aller-retours (humiliants) au magasin et beaucoup de courage pour oser me servir de ce nouvel outil.

Et ça ne s’arrête pas là. Chaque jour est une occasion pour moi de me rendre compte de l’immensité de ce qu’il me reste à apprendre. De l’ampleur de mon inexpérience. De l’infinité de mon incompétence.

Isoler par l’intérieur ou l’extérieur ?
Construire en bois ou en pierre ?
Porte-greffe franc ou MM104 ?
Casseille ou mûroise ?
Forage ou eau de pluie ?
Sainfoin ou phacélie ?
Serre ou chassis ?
Chèvre ou brebis ?

Mon dieu mais qu’est-ce que je fais là ? Dans quoi me suis-je embarquée ? Je ne suis absolument pas préparée !!!

Heureusement, l’avantage de ce projet par rapport aux précédents, c’est qu’il est tellement loin de ma zone de confort, tellement différent de tout ce que j’ai pu faire jusqu’à présent que je ne peux même pas faire semblant de faire semblant de tout savoir.

Alors j’avoue.
Je ne sais pas tout.
Je n’ai pas toutes les réponses.

Et d’un coup, le poids qui écrasait ma poitrine s’évapore et l’étau qui serrait ma gorge se volatilise. Et d’un coup, cela me semble parfaitement normal de ne pas tout savoir.

Evidemment que je n’ai pas toutes les réponses ! Comment le pourrais-je ??

Je ne sais pas tout.
Je n’ai pas toutes les réponses.
Il me reste tout à découvrir.

Et tant mieux, d’ailleurs, parce que du coup, je ne m’ennuie plus.