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Je t’en avais parlé l’autre jour, comme nous n’avons pas d’eau, nous avions pour projet de creuser pour trouver une source.

Nous avions fait passer deux sourciers différents, et tous les deux nous avait trouvé de l’eau au même endroit. L’un disait qu’elle était à 10 mètres de profondeur, l’autre la « sentait » à 6 mètres de profondeur. Nous avons donc fait venir un terrassier du coin (le frangin du 2ème sourcier) pour creuser à cet endroit. C’est un entrepreneur que plusieurs personnes nous ont recommandé chaudement parce qu’il travaille très bien et que, pour ne rien gâcher, il est très sympa.

Jour 0

C’est la course contre la montre : il faut vite terminer de déblayer une clairière de 20 mètres de diamètre pour la pelleteuse qui arrive d’un jour à l’autre. Ça fait 15 jours qu’on tronçonne, qu’on débarde, qu’on élague, qu’on trie, et qu’on empile du bois.

En 2003, il y a eu un énorme incendie qui avait tout brûlé chez nous, donc nos arbres sont de très jeunes arbres, entre 5 et 15 ans max. Pas bien épais, donc assez facile à abattre, mais pas non plus si fin qu’on peut les couper à la scie à main. Nous avons donc acheté une tronçonneuse Husqvarna, un modèle plutôt puissant et plutôt lourd. Sept kilos à vide et sans rien faire avec, soit beaucoup trop lourd pour moi et mes problèmes de dos, ce qui n’est pas pour me déplaire car ce genre d’engin me terrifie. J’ai dû regarder Massacre à la tronçonneuse un peu trop tôt dans ma vie…

C’est donc mon mari qui se colle à l’abattage des arbres. Comme il est novice en tronçonnage, nous avons aussi investi dans un casque intégral, des chaussures de chantier coquées, des gants de protection à toute épreuve, et un pantalon spécial qui soit-disant, te protège les jambes en cas d’attaque de tronçonneuse en enrayant la chaîne. (On n’a pas testé, mais c’est impressionnant à voir en vidéo – la démo commence à 1mn50, d’abord sans et ensuite avec.) Un coût d’équipement important, certes, mais nécessaire pour que je me sente assez rassurée en le voyant manier cet engin. Le trip « je vais vivre au fond des bois au beau milieu de la montagne » me plaît nettement plus quand je suis accompagnée d’un mari vivant et valide.

Cela dit, on se rend vite compte que le plus difficile quand on abat des arbres n’est pas de les faire tomber, mais tout ce qui vient après ! Avec une bonne tronçonneuse, abattre un petit arbre prend une minute. La suite, en revanche, c’est un boulot de dingue. C’est épuisant, et j’ai de sacrées courbatures…

Pour faire au plus rapide, on ébranche les troncs grossièrement et on stocke tout dans un gros tas un peu plus loin. Plus tard, on reviendra avec une broyeuse pour transformer les branchages en copeaux et on débitera les troncs en bois de chauffage.

Toute la famille s’y met, les grands comme les petits. (Plus les grands que les petits, avouons-le quand même…) En tout, c’est plus de 65 petits arbres qu’on tombe.

Jour 1

La pelleteuse est arrivée !!! C’est une surprise, on ne savait pas trop quand le chantier allait commencer. L’entrepreneur nous avait prévenu : il lui est difficile de savoir quand un chantier va terminer car il y a toujours des imprévus, donc difficile de dire quand le prochain pourra commencer.

J’ai des papillons dans l’estomac, c’est la fête à la maison, on est tous surexcités.

En 3 coups de pelle, le terrassier déblaye les quelques troncs qu’on avait pas fini de déplacer, déssouche les autres et éradique toutes les ronces autour, histoire d’avoir de la terre propre avant de creuser. L’idée, c’est d’éviter de tout mélanger avec la terre de remblais.

En 2 heures à peine, il a creusé à 6 mètres de profondeur. On est ravis de voir que ce n’est pas du tout rocailleux. Au contraire, le sol est composé de « gore », une sorte d’argile dans laquelle il est très facile de creuser.

Mon mari et moi restons bouches bées devant la puissance de cette pelleteuse qui creuse un trou dans la montagne comme je creuse un trou dans un yaourt avec une cuillère, et qui déplace des arbres comme si c’était des allumettes. C’est impressionnant à voir, totalement fascinant.

C’est la pause, on boit un café, on discute. (Oui, on est resté à regarder le chantier comme des gamins depuis 2 heures.) Il n’y a pas encore d’eau, mais il paraît que ça arrive fréquemment que les sourciers se trompent sur la profondeur et qu’il faille creuser un mètre ou deux de plus. Le gars remonte dans sa pelleteuse et continue à creuser. Nous retournons à nos écrans.

A midi il n’a creusé que jusqu’à 7 mètres. Plus on creuse profondément, plus il y a de terre à déplacer. Le risque d’éboulement augmente avec la profondeur et il faut consolider toujours plus avant de continuer.

Toujours pas d’eau, mais les parois du trou sont humides, ce qui est bon signe. Il nous dit qu’il a un rendez-vous cette après-midi mais qu’il reviendra demain matin avec son frère le sourcier pour confirmer l’emplacement avant de continuer à creuser.

Jour 2

Le sourcier est formel : l’eau est dessous, il la sent. Il suffit de creuser juste encore un peu. Le terrassier remonte donc dans sa cabine et creuse.

Le soir, nous  sommes à 10 mètres de profondeur, les murs du trou sont franchement humides, mais toujours pas d’eau. On commence à stresser sérieusement, d’autant que le terrassier est inquiet de ne pas être « tombé sur du dur ». La plupart du temps, les sources se trouvent dans de la roche, pas dans de l’argile. Or, il a creusé 10 mètres dans de l’argile.

À ce stade, le trou est impressionnant. Un tas de terre grand comme un immeuble de 5 étages, avec devant un trou profond comme un autre immeuble de 5 étages. Le paysage est complètement transformé, on ne reconnait plus rien. C’est hallucinant.

Jour 3

Le terrassier arrive avec dans le coffre de son pick-up une cuve de 4000 litres d’eau remplie à ras-bord pour alimenter nos réserves qui commencent à faire franchement la tête. C’est tellement gentil ! On respire un peu.

Deuxième bonne nouvelle : dans la nuit, le trou s’est rempli d’eau ! Est-ce de l’eau qui s’infiltre d’en dessous, ou qui ruisselle depuis les parois ? Aucune idée, mais quoi qu’il en soit, c’est un bon signe. L’entrepreneur remonte dans sa cabine et creuse encore.

À midi, 12 mètres de profondeur, toujours pas d’eau.

Le terrassier doute, commence à insinuer que ce serait peut-être mieux d’arrêter là. Il rappelle son frère, le sourcier, qui repasse. Celui-ci ne comprend pas, l’eau est bien là, juste en dessous. Ils tergiversent un moment, on sent qu’ils sont mal à l’aise, que ça ne doit pas leur arriver souvent, ce genre de problème. Ils sont sincèrement désolés, envisagent d’arrêter pour ne pas faire monter la facture inutilement, mais après un moment, l’entrepreneur déclare que de toute façon la journée est presque finie, alors autant remettre un dernier petit coup de pelle, au cas où.

18 heures, 14 mètres de profondeur, et il y a de l’eau !!!

Joie, soulagement, espoir. Nous visualisons de longues douches chaudes et de croquantes salades lavées à grande eau. J’ai envie de sauter sur place d’excitation.

À cet instant, quelques minutes après avoir constaté l’eau jaillissant au fond du trou, il se met à pleuvoir très fort, pour la première fois depuis des semaines ! Non seulement on aura bientôt une source qui coule, mais en plus, nos cuves (qui récupèrent l’eau de pluie) débordent !! On a carrément trop d’eau !

Mon mari prend une longue douche en sifflotant pendant que je lance une lessive en chantonnant. Je crois que je n’ai jamais été aussi contente de faire une lessive.

Jour 4

Le terrassier est revenu avec un « chargeur », un espèce de gros engin pelleteur qui permet de pousser la terre de remblais plus facilement et plus vite.

Il faut dire que de la terre, il y en a !! Jusqu’à présent, il a déplacé pas moins de 5000 mètres cubes de terre !

Toute la journée, il « remue du remblais ». L’objectif est de solidifier et sécuriser l’ensemble, puis ensuite de creuser une tranchée de 20 mètres de long pour faire sortir la source plus bas dans la montagne, à peu près à la hauteur de notre maison.

Il nous demande d’abattre d’autres arbres pour pouvoir faire de nouveaux tas de remblais. À la fin de la journée, le chantier couvre désormais un demi hectare de la propriété.

C’est énorme. Gigantesque.

Ding dong. Notre voisin sonne à la porte. Il a repéré notre chantier depuis l’autre côté de la montagne et il aimerait jeter un coup d’oeil.

Effectivement, depuis la montagne d’en face (à 3 kilomètres, donc), on voit un tas de terre plus gros que notre maison.

Jour 5

Les jours se suivent et se ressemblent. Une pelleteuse qui creuse, un chargeur qui déplace de la terre, heure après heure.

J’oscille entre l’espoir d’avoir bientôt de l’eau et le désespoir de voir ce carnage biologique. Tous ces arbres morts, toute cette terre retournée. Certes, nous brûleront le bois pour nous chauffer, il n’est pas gâché. Et nous avions de toutes façons pour projet de réhabiliter les pâturages pour y mettre des brebis, donc de couper la plupart de ces arbres. Mais tout de même, je regarde le chantier, je pense aux millions d’insectes et de micro-organismes que nous avons détruit et j’ai mal.

Heureusement, c’est pour la bonne cause, me dis-je. Enfin…

Jour 6

En arrivant, le terrassier a la mauvaise surprise de constater que la paroi gauche du trou s’est éboulée et a rebouché une bonne moitié de la cavité. Une bonne partie du travail des deux derniers jours est à recommencer.

Cette fois, l’entrepreneur est venu avec un ouvrier pour l’aider. L’un manie la pelleteuse, l’autre le chargeur. A deux, forcément, ils travaillent plus vite. À la fin de la journée, ils ont tout réparé, sécurisé le chantier et re-creusé le trou, cette fois jusqu’à 16 ou 17 mètres de profondeur.

Le problème, c’est qu’il n’ont pas retrouvé l’eau. Plus d’eau. Ils ne comprennent pas. Repartent dépités. Nous laissent dégoutés.

On rumine toute la soirée. Mon mari n’y croit plus et fait déjà le deuil. Je continue à espérer. L’eau était là, je l’ai vue ! Elle n’a pas pu disparaître, si ?

Si ?

Si.

Jour 7

L’entrepreneur revient avec son ouvrier et son sourcier. Conciliabule au fond du trou.

(Ce n’est pas très clair sur cette photo, mais le fond du trou est encore 5 à 6 mètres sous les pieds des gens, devant la personne à genoux.)

Le sourcier dit que l’eau est toujours là, mais qu’elle est repartie plus bas, ou à côté. L’argile qui était tellement pratique pour creuser au début se révèle être le plus gros problème du chantier. L’argile est mouillée, c’est gluant. En creusant, le godet de la pelleteuse retire la terre, mais en même temps, referme et rebouche les petites veines d’eau, qui du coup, se mettent à couler ailleurs, plus bas ou à côté.

Creuser plus profondément avec une pelleteuse est dangereux, le risque d’éboulement augmente à chaque coup de pelle. De toutes façons, le coût finira par être prohibitif, avec peu de certitude sur la présence de l’eau à la fin.

Au bout d’une heure de tergiversation, on décide d’arrêter là les frais.

Tout ça pour rien.